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Réflexions en lien avec la convention de la France Insoumise 2018

L'égalité entre humains n'est pas un fait de nature. Pour l'obtenir, il faut en faire l'objectif d'une construction politique.

Le programme de la France Insoumise, "L'Avenir en Commun", en tant que programme humaniste, s'inscrit dans la tradition politique qui vise l'égalité poltique. Le mouvement de la France Insoumise cherche à prendre le pouvoir pour pouvoir appliquer ce programme.

Dès sa création, la FI a annoncé qu'elle souhaitait réunir celles et ceux qui ont l'intention de rompre avec les vieilles pratiques politiques, notamment celles qui conduisent à mettre de la distance entre les citoyens et l'action politique. C'est la raison pour laquelle nous avons refusé lors de la convention de 2017 de faire de la FI un parti politique, avec des adhésions et avec des votes sur les instances. Nous avons préféré un mouvement, qui permet à celles et ceux qui s'y reconnaissent de voter sur ses principes, ses chartes, son programme et ses orientations, mais qui considèrent ensuite que tous ceux qui se mettent au service de ces grands axes sont autant légitimes, et qu'il n'est donc nul besoin de voter pour désigner qui occupent quel rôle. Le volontariat et le tirage au sort suffisent.

Il est vrai que cette manière d'organiser l'action déroute, en particulier celles et ceux qui ont pris l'habitude des organisations très structurées, qui du coup mobilisaient l'essentiel du temps et de l'énergie de ses membres aux débats internes, qui tournaient trop souvent à des luttes de pouvoir. Aussi on voit beaucoup de demandes pour que la FI retourne à ce genre de pratique, selon l'argument qu'il serait plus démocratique de voter pour des instances. Parmi les arguments mis en avant, il s'agirait d'appliquer à la FI ce qu'elle a l'intention de faire pour le pays.

Oui, avec notre proposition d'assemblée constituante pour établir une 6ème République, nous avons l'intention de rétablir des institutions pleinement démocratiques pour la France. Elles seront démocratiques parce qu'il y aura beaucoup de votes, des référendums, et même des référendums révocatoires sur les élus qui ne respecteront pas ce sur quoi ils s'étaient engagés. Mais en même temps, nous appliquerons pleinement le programme de l'Avenir en Commun. Nous étendrons la démocratie à l'intérieur des entreprises. Nous réduirons le temps de travail, nous augmenterons les salaires, etc. Nous favoriserons l'éducation populaire. Nous rendrons possibles des médias citoyens. Nous réorienterons l'éduction nationale vers des objectifs d'émancipation plutôt que d'employabilité. Etc.

Mais maintenant, la plupart des notres font face à la précarité généralisée organisée depuis plusieurs décennies. Beaucoup ne se sentent pas légitimes pour dire ce qui est bien, y compris pour le mouvement, que cela soit en assemblée générale (quand ils ont le temps d'y venir) ou que cela soit à l'occasion de votes sur internet. Retourner à une organisation "démocratique" qui se structure autour d'individus élus pour tenir des rôles, c'est nier cet état "de nature ultralibérale" d'inégalité entre nous. A moins que le mouvement soit en capacité de corriger ces inégalités, en rémunérant celles et ceux qui doivent travailler à l'heure où on a convoqué l'AG, qui ne peuvent pas prendre le temps de lire sur internet tous les débats, les professions de foi, puis voter pour des candidats autrement que par hasard (donc dont ils auraient eu le temps de faire suffisamment connaissance pour justifier une préférence), etc. En organisant des gardes d'enfants, en fournissant un emploi à celles et ceux qui ont la tête en vrac de ne penser qu'à ça, etc. etc.

Nous n'avons pas ces moyens. Nous ne sommes pas dans la logique de créer une société parallèle idéale. Si nous nous sommes donnés comme principe d'être utile tout de suite, ce n'est pas au seul bénéfice de nos sympathisants pour rendre possible une réelle démocratie par une implication dans des conditions égales, mais c'est pour rendre crédible notre programme et pour apprendre à gouverner sans jamais oublier pourquoi on avait voulu ce pouvoir.

De plus nous ne rendrons pas la démocratie pleine et entière en étant une petite société exemplaire dans la grande société. D'autant plus que nous ne nous éduquerons pas à la démocratie en jouant les jeux de pouvoir entre nous, nous ne ferons finalement que reproduire les mauvaises manières qui nous ont déjà rendu inefficace. Nous nous éduquerons beaucoup plus en nous faisant élire dans les institutions de la grande société, et en nous y comportant de manière exemplaire, en articulation permanente avec les citoyens, comme le font nos 17 députés.

Aussi, je continue de plaider pour les principes que nous nous sommes donnés l'an dernier. Pas de vote sur les personnes pour décider qui fait quoi, sinon quand il s'agit de choisir nos candidats pour les élections. Pas d'instance qui concentre une quelconque légitimité sur un territoire, mais des Groupes d'Action qui réunissent celles et ceux qui s'entendent bien pour les actions qu'elles/ils veulent bien mener, et des GA qui communiquent dans le voisinage avec bienveillance, même si des désaccords peuvent s'exprimer. Des équipes nationales au service du mouvement auquel n'importe qui peut se joindre par simple volontariat, que cela soit pour coordonner les GA, que cela soit pour la maintenance de la plateforme, pour la mise à jour du programme, globalement ou par thèmes, pour l'organisation matérielle du mouvement, etc, etc. Chacune de ces tâches n'ont jamais trop de bonne volonté pour être menées. Enfin des tirages au sort pour les instances qui présentent des enjeux de pouvoir: comité électoral, assemblée représentative entre 2 conventions, etc.

S'il y a des choses à améliorer, à mon avis, cela concerne le réglement des conflits, la possibilité d'avoir une expression FI locale malgré la dispersion en GA et assurer la légitimité de chacun à utiliser les outils de la FI, en particulier de créer des GA et d'agir au nom de la FI sans consignes ni mandats.